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Santé !

Episode 3

Fenny la sorcière

Quelques pas me séparent de mon bureau et un insupportable sentiment de négligence me taraude. Alors que mes doigts effleurent l’arabesque de la poignée, je me retourne brusquement. Je ne peux laisser Fenny seule avec ma patiente, qui sait ce que ces deux folles pourraient manigancer entre elles !
Mes semelles à présent claquent avec colère et mon courroux résonne, amplifié, dans tout le couloir. Devant moi les infirmières, intimidées, s’écartent en ramenant leur regard vers ce sol auquel il appartient. Fenny, plus que toutes ses collègues, devrait se rappeler de sa place en cet établissement.
J’ouvre d’un geste sec la porte de la chambre d’Hariett que je trouve, comme sa sœur avant son trépas, assise face à un bureau, un stylo à la main, déversant ses inepties sur des feuilles qui volent dans toute la pièce. Tandis qu’elle s’adonne à cette activité maniaque que je ne peux qualifier d’écriture, elle marmonne des propos incompréhensibles s’apparentant aux divagations d’une Pythie décervelée.
À ses côtés Fenny murmure des phrases qui se veulent réconfortantes, presque hypnotisantes. À mon entrée fracassante, toutes deux tournent la tête vers moi, Hariett affolée et Fenny agacée. Lentement cette infirmière qui ignore où se trouve sa place se redresse. Elle darde vers moi ses prunelles irritées et s’approche d’un pas dont le courroux cherche futilement à rivaliser avec le mien.
Sans me laisser impressionner, je croise les bras et foudroie l’impudente du regard :

« Mademoiselle Fenny, ce n’est pas en faisant preuve d’un tel laxisme que vous pourrez œuvrer à la guérison de mes patients. »

Sans avoir la décence de rougir, cette impertinente réplique du tac au tac :

« Monsieur Whitetown, avec tout le respect que je vous dois, vos méthodes sont bien trop brutales pour mener autrement que par hasard à la guérison de vos patients. »

Alors que je m’apprête remettre à sa place cette imbécile qui ne peut évidemment rien comprendre à la biologie complexe des neurones, la flamme d’une bougie qui reposait sur un guéridon vermoulu vacille et s’éteint.
Aussitôt un lugubre silence s’abat sur nous, seulement troublé par la chute cristalline de gouttes quelque part au loin. Peu après, une mouche prend son envol et son bourdonnement ténu, persistant et répétitif, parvient à agacer des nerfs aussi solides que les miens. La voix emplie de terreur d’Hariett finit par déchirer le silence en un cri.
Professionnel, je me dirige vers ma patiente afin de l’apaiser. Avec la poigne d’acier qui m’est coutumière, je saisis son poignet et la force à se lever puis, de ma voix la plus intimidante, j’ordonne, afin que son faible cerveau enregistre mes mots :

« Cessez vos cris, Mademoiselle Debry, la peur que vous ressentez n’est que le fruit de votre imagination. Maintenant allez… »

Je me tais, surpris. Malgré ces cris qui toujours déchirent mes tympans – à croire que ces deux sœurs se sont donné le mot aujourd’hui – je perçois un murmure, aussi doux et apaisant que le chant d’un ruisseau. Interloqué, je tends l’oreille un instant pour comprendre ce dont il retourne.

« Chut, Hariett, chut, ce n’est rien. Ne t’en fais pas, je suis là. Tu peux me faire confiance. »

Et, par une sorcellerie dont je ne peux soupçonner la nature, cette infirmière ignorant des règles les plus élémentaires a réussi à capter l’attention de ma patiente. Celle-ci semble s’apaiser car sa respiration se fait moins sifflante et ses cris moins puissants. Bientôt, elle se tait tout à fait.
Je ne peux laisser cette sorcière prendre le pas sur moi devant mes patients. Je lui ordonne :

« Faites-la dormir, à présent. »

Fenny obtempère et, avec une écœurante douceur de bonne femme, arrive à persuader Hariett de s’allonger et de fermer ses yeux.

« Maintenant, Mademoiselle Fenny, sortez. »

Mon ton est sans appel. L’infirmière s’éclipse.
Je ne la renverrai pas. Je ne peux laisser une telle sorcière errer dans la nature, il faut que je puisse comprendre la nature de son sort ; et la contrer. Elle est une menace pour mes patients, pour mon asile, pour ma réputation de rigueur scientifique.

Je vais la surveiller.

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