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Santé !

Episode 4

Première altercation

Avec un soupir las, je repose la liasse de papiers sur mon bureau. Mon regard se perd au-delà de la fenêtre et j’admire mon œuvre. Plusieurs bâtiments en équerre, à la façade claire, cernent une vaste cours sillonnée de haies et parsemée d’arbres. Là, mes patients peuvent vaquer à de saines occupations de jardinage et respirer un air pur. De l’autre côté de cette réplique de paradis, l’infirmerie se dresse, accueillante, chaleureuse, à la pointe de la modernité. Derrière elle se cache un autre bâtiment, légèrement en retrait, où sont isolés les plus dangereux de mes patients. Que pouvais-je rêver de mieux pour servir la science et le progrès ?
Et il a fallu que cette fouine de Fenny vienne entacher cette idylle. Le papier crisse tandis que mes doigts se crispent autour du rapport qu’une infirmière, dont le nom importe peu, a rédigé à ma demande.

Cette sorcière de Fenny a montré, envers les autres patients, la même attitude qu’avec Hariett. Au lieu de s’armer de la rigueur, de la fermeté et de l’impartialité que je demande au plus demeuré de mes employés, Madame joue la sollicitude et la charité. Madame sourit aux patients lorsqu’elle les croise et leur demande d’une voix charmante comment ils se portent. Madame prête l’oreille aux billevesées qu’ils déversent et se montre compréhensive. Madame est heureuse, virevolte, et s’imagine que, par ce simple bonheur, elle pourra guérir mes patients. Et ils apprécient Madame... Quelle idiote !
Maintenant, le poids de sa négligence et de sa bêtise repose sur mes épaules, ternit la réputation de mon établissement. Je crains de plus que cette affaire ne parvienne aux oreilles de l’inspecteur qui viendra demain visiter mon établissement, comme si ma bonne réputation et mes succès ne lui étaient pas un gage suffisant.

Néanmoins Madame n’a eu que ce qu’elle cherchait. Fenny s’est sans doute crue maligne, lorsqu’elle a gravi les quelques marches menant aux briques cramoisies du bâtiment des patients à surveiller. Peut-être se prenait-elle pour une bonne samaritaine lorsque, après avoir traversé le hall, elle a gravi les trois étages de l’escalier métallique et, protégée par je ne sais quelle ordre émanant de je ne sais quel médecin qui s’est cru plus sage que moi, elle a poussé la lourde porte de la cellule de Donald.
Voilà quatre ans que Donald m’a été confié. Malgré la gravité de son état, son psychiatre référent rechigne encore à le faire opérer. Ce n’est pas la peine, m’explique cet ignare qui n’a pas fait un quart des recherches que j’ai menées sur la psychochirurgie.
Donald m’a été amené par sa famille. Lorsqu’ils ont passé la porte de mon bureau, j’ai pu lire dans leurs prunelles la peur que leur inspirait cet adolescent gras. Des heures durant, Donald pouvait rester taciturne et silencieux dans un recoin. Néanmoins il suffisait que le moindre bruit vînt retentir pour qu’il explosât d’une rage destructrice. Sa famille craignait de mourir de sa main ou d’être blessée par l’un des meubles qu’il réduisait à néant et lançait autour de lui dans sa folie.
Aujourd’hui, il ne quitte que peu la pièce qui lui est allouée, qui ressemble à une cellule par son dénuement. Aucun objet ne lui est laissé, qu’il pourrait utiliser pour blesser quelqu’un. Et là, seul, il grandit et se bâtit un conte mental pour se voiler la face : grand seigneur, il vit dans un château, tandis que nous sommes ses serviteurs ou les soldats qu’il a engagés pour pourchasser ses assassins.
J’ignore pourquoi, Fenny était à ses yeux du nombre de ces assassins. Si l’infirmier n’était intervenu à temps, Donald aurait étranglé l’imprudente. Cela lui aurait appris à jouer aux miséricordieuses avec les fous que seule la précise science de la chirurgie peut soigner.

D’un coup sec contre le bois du bureau, je réordonne les feuilles avant de les glisser dans un tiroir. À l’horizon, le ciel fatigué arbore de vespérales et malades couleurs.
Fenny est donc convalescente depuis plusieurs jours. Ce temps qu’elle passe à arpenter les allées de la cour en compagnie de mes patients m’inquiète. Je crains qu’elle ne continue à répandre son poison. Je dois la surveiller.
Par dessus une haie, je distingue l’éclat des boucles d’oreilles dont elle s’affuble. Je fronce les sourcils et presse le pas. La courbure de son dos indique qu’elle observe un objet au sol que je ne peux encore apercevoir. La mélopée criarde de sa voix résonne. Ma sérénité troublée par l’anticipation, je m’approche pour voir ce dont il retourne.

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