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Santé !

Episode 5

L’orphelin amnésique

Lorsque je distingue ce qui retenait l’attention de Fenny, l’agacement tord mes traits en un rictus. Au son du gravier déplacé par mes pas, la sorcière tourne vers moi son visage, bientôt imitée par l’enfant avec qui elle conversait. Avec une promptitude à laquelle aucun des deux conspirateurs ne s’attendait, je saisis l’intrus par le bras et le hisse sur la pointe des pieds. Le regard sévère que je lui jette fait naître des larmes dans ses yeux de souriceau. Nullement apitoyé, je tonne :

« Qui es-tu et que fais-tu dans cette propriété privée ? »

L’enfant tente de se dégager d’une secousse, toutefois il ne réussit qu’à faire choir quelques brindilles de sa tignasse mal entretenue. Enfin, vaincu, il maugréé :

« J’m’appelle Fynn, M’sieur. Chuis un vagabond. »

Même si le rouge de la honte a la pudeur de colorer ses joues, je ne retiens pas le soupir qui fleurit sur mes lèvres. Mon rôle est de soigner des malades, pas de veiller sur des délinquants. Dardant un regard exaspéré vers Fenny, je lui ordonne sèchement :

« Amène-le au poste de police le plus proche. Et dépêche-toi de revenir, des patients t’attendent. »

Pourtant la sorcière ne bouge pas. Elle se redresse, lentement, du haut de sa petite taille et croise ses bras avec une impertinence que je ne suis pas certain de tolérer. Avec un calme insolent, elle réplique :

« Je pense qu’il est tout à fait à sa place ici, Docteur Whitetown. Raconte-lui, Fynn. »

L’enfant ne semble pas se méfier de l’infirmière, car c’est avec un visage bien plus affectueux qu’il répond à sa demande. Il ne s’adresse pas à moi mais à la sorcière qui l’a trouvé au bord de la route. Sa manière de m’ignorer m’exaspère et je serre son bras un peu plus fort. Lorsqu’il m’adresse une supplique, je desserre mon emprise et commence à prêter attention à son récit :

« Les copains disent qu’un jour ils m’ont trouvé endormi dans un champ de maïs. Les insectes, ils volaient autour de moi, mais y me piquaient pas. Les p’tits animaux dans le sol, ils faisaient leur vie autour de moi comme si j’étais l’un des leurs. Les copains, y disent que mes parents sont morts, car on n’abandonne pas un gars comme moi qui aide. Mais moi j’pense qui-zont tort, chuis pas un genre de gosse qu’on veut garder. Chuis pas très futé, pas très beau, pas très poli, du coup, ouais, moi j’pense qui m’ont abandonné. Mais j’me souviens pas, donc j’peux pas dire… »

Je cesse assez vite de prêter l’oreille à ses divagations. En effet, un amnésique orphelin est un humain brisé, un humain que je peux réparer. Je n’ai de plus jamais rencontré de cas comme le sien, il pourrait être intéressant de le garder sous la main pour l’observer. Je veillerai à ce que tous ses faits et gestes soient méticuleusement consignés et, bientôt je l’espère, je trouverai comment l’opérer.

Cependant une question me taraude l’esprit et, sans scrupule aucun pour les paroles que cet enfant continue de déverser, je demande :

« As-tu un nom de famille ? »

Le petit se tait au milieu d’un mot et fronce les sourcils. Il place un instant un doigt devant son visage puis répond :

« Pas qu’je sache… Les copains, y m’appellent FynnSit. Paske j’passe beaucoup de temps à rêver et… »

L’information obtenue, je cesse à nouveau d’écouter ses divagations. FynnSit… Fenny Seti… La proximité des sonorités et l’étrangeté des patronymes m’interpellent. Pourtant je ne parviens pas à déceler un autre point commun chez ces deux importuns que la manière irritante avec laquelle ils ont fait irruption dans la vie de mon établissement.
Je tente de dissimuler mon agacement avec un léger voile d’aménité.

« Bien, Fynn, tu es ici chez toi à présent. Tu peux suivre Fenny, elle va te faire visiter l’asile. Je vais te soigner, et bientôt tu te souviendras de ton passé. »

Je vais surtout commencer par rédiger l’ordre d’internement et me renseigner sur la manière dont je peux régulariser sa situation.
D’un pas vif, je m’éloigne de ces deux sources de nuisance et me dirige vers ce bureau que je n’aurais pas dû quitter.
Tous mes papiers doivent être en ordre pour demain.

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