la maison d'édition de séries littéraires

Santé !

Episode 6

L’inspection

L’homme, assis en face de mon bureau, tente de m’impressionner par sa haute taille, ses lunettes qu’il replace régulièrement sur son nez et son veston repassé par une femme de ménage consciencieuse. Pourtant rien, dans son austère apparence tirée à quatre épingles, ne m’impressionne. Je sais que, dans la chaude lumière du jour naissant, de nombreux rayons mordorés s’engouffrent à travers la fenêtre qui me surplombe pour m’auréoler d’un halo divin. Je sais que, gêné par cette luminosité, mon interlocuteur ne peut me regarder en face sans souffrir ou plisser humblement les paupières. Cette disposition, à laquelle j’ai réfléchi avant de fixer l’horaire du rendez-vous, ne peut que me servir.
L’inspecteur persiste à tenter de m’impressionner. La folie étend ses immondes tentacules à travers le pays et resserre cruellement son emprise, dit-il. Les malades fleurissent comme d’inquiétants champignons après la pluie. Les hommes de science, les héros tels que moi, prêts à sombrer dans les abysses les plus sombres, sont recherchés et réquisitionnés pour éradiquer ce mal. Pourtant ce brimborion s’estime déçu par mes services. D’après ses propos, sans doute mal renseignés, les asiles aussi pullulent. Il y aurait bientôt de quoi loger tous les habitants de ce continent, sains ou malsains.
Je hausse les épaules, peu affecté. Même s’il tente de m’effrayer en assénant que la fermeture de mon établissement ne serait pas une grande perte, je redresse mon dos et pose mes mains à plat sur la table. Ma voix sonne avec assurance et autorité.

« Vous n’êtes pas sans savoir, Monsieur l’inspecteur, que mon établissement est à la pointe de la modernité. Vous avez sans doute appris que mes recherches seront les plus novatrices de ce siècle et que bientôt, grâce à moins, chaque malade pourra être soigné par une opération rapide et indolore. Seule une obscure superstition héritée du passé peut vous laisser croire que la psychochirurgie est une erreur. C’est le progrès ! »

L’inspecteur ne semble pas convaincu. La tête toujours baissée pour éviter à ses pupilles d’être brûlées par la lumière, il réplique :

« Combien de vos patients meurent, pendant ou après l’opération ? Beaucoup trop ! »

Je hausse les épaules, un sourire confiant aux lèvres :

« Parce qu’il n’en meurt pas, lors d’autres opérations que vous approuvez ? Regardez la vérité en face, vous avez peur ! Parce que le cerveau est un organe encore inconnu, y toucher vous paraît un blasphème. Abandonnez vos craintes superstitieuses et vous comprendrez enfin toute l’importance de mes travaux ! »

Néanmoins mes propos emplis de bon sens ne semblent pas convaincre ce sot. Il se réclame lui-même de la modernité, il prétend que l’avenir appartiendra aux calmants et peut-être même, ô ineptie, aux thérapies par simples discussions. Le rire que je réprime se traduit par un bref tressautement de mes épaules. Je l’aurais remarqué il y a bien longtemps si mes patients pouvaient se soigner d’eux-mêmes en répétant à longueur de journée les immondices qui les taraudent !
La discussion s’éternise car l’inspecteur, trop borné pour comprendre ma supériorité intellectuelle, se campe sur ses positions. Toutefois, plus il parle, plus je comprends qu’il n’est pas venu directement dans mon bureau. Un soudain frisson de crainte me parcourt quand je réalise que l’idéaliste a rencontré la sorcière. Dès qu’il me parle de Fenny, il ne tarit plus d’éloges envers les méthodes soi-disant novatrices, humaines et emplies de compassion de cette béotienne. Mon sourcil, qui un instant s’est soulevé d’amusement, retombe lorsque je prends conscience de tout le sérieux de l’inspecteur. Décidément, l’imbécillité ne connaît aucune limite…
Je ne cherche pas à le détromper, ce serait employer mes précieuses forces en vain. Je me contente de hocher la tête à chacune de ses directives absurdes, à chacune de ses demandes d’humanité et de bienveillance, valeurs certes très importantes, mais secondaires au vu des enjeux de la recherche scientifique.
Son monologue superfétatoire prend fin après une bien trop longue demi-heure. L’homme attendait sa dernière phrase pour me porter le plus violent des coups. Un instant, je pâlis, choqué par sa demande inepte. Alors que le soleil, à présent haut dans le ciel, ne m’éclaire plus, je tente de clarifier ses propos :

« Vous voulez dire… Que cette Fenny sans diplôme ni expérience bénéficie d’une promotion ? »

Tandis qu’il hoche sentencieusement la tête, un rire nerveux me secoue au souvenir de cette Fenny presque assassinée par un patient auquel elle s’était confrontée sans s’y être préparée. Pourtant, l’inspecteur ne se départit pas de son sérieux :

« En effet. Je reviendrai dans un an. Si, d’ici là, elle n’a pas été promue ; si, d’ici là, toute votre équipe ne s’est pas inspirée de ses méthodes, alors votre établissement fermera. »

Et il clôt la conversation, tout enivré de sa victoire. Je le regarde refermer la porte, je ne me laisserai pas abattre par un administratif se croyant scientifique. Fenny a sans doute d’autres soucis que cette absurde promotion car, depuis qu’elle a visité la cellule de Donald, des rumeurs me parviennent.

Être averti des dernières sorties, directement par emaill
Recevoir la Newsletter