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Santé !

Episode 8

F, N, S, T, E, I

Lire un livre. Simplement tourner des pages – sans se couper ! telle est la tâche que j’ai déléguée à Fenny. La peine de se lever pour se procurer ledit ouvrage lui a même été épargnée. Cette péronnelle aurait réussi à s’égarer dans le dédale pourtant simple des couloirs de mon établissement.
La dépouille de Katharina, cette malheureuse qui n’a pas su rester en vie alors que je tentais de la réparer, a été rendue à sa famille. Avec le cadavre, l’asile a livré une grande partie des effets personnels de la défunte, ceux qui pourraient intéresser ses proches. Dans un souci de probité, nous leur avons proposé les feuilles jaunies que ma malade noircissait à longueur de journée avec ses inepties. Étonnamment, nul n’en a voulu.
Dans ma grande clairvoyance, j’ai vu en ces documents un moyen éducatif de faire comprendre à mon infirmière entêtée l’étendue de son erreur. Devoir parcourir de ses yeux naïfs, des heures durant, les abysses creusés par l’absurdité d’un cerveau lunatique lui remettra les idées en place. Si elle-même n’est pas défectueuse, elle devrait comprendre qu’il n’y a nulle place ici pour la charité ou l’altruisme. Seulement la science.
Une voix retentit de l’autre côté de la porte. Tandis que, l’esprit encore cotonneux, je reviens doucement à la réalité, mon ouïe m’informe que l’on a déjà toqué par deux fois à la porte. D’une voix qui sonne assurée, j’ordonne d’entrer. Une infirmière timide passe sa petite tête par l’entrebâillement de la porte. D’un signe du regard, j’encourage la plus jeune de mes employées, craintive et chétive, à prendre la parole.

« Monsieur Whitetown… C’est la nouvelle, Fenny… Elle passait son temps à pousser de grands cris en lisant le livre que vous lui avez ordonné de lire… Elle le trouve extraordinaire… »

Je fronce les sourcils, tout cela ne présage rien de bon. Un instant je crains que cette pimbêche ne se soit mise en tête de me le faire lire.

« Je n’ai pas de temps à perdre avec ces fadaises. »

La petite rougit et semble vouloir rentrer sous terre. Elle bégaye un instant puis parvient à se reprendre :

« Mais, Monsieur Whitetown… Elle a rédigé un rapport. S’il vous plaît, prenez-le… Sinon elle va me traiter de peureuse quand je vais revenir ! Elle a une manière de me faire me sentir coupable… »

Une grande gueule, comme on dit vulgairement. Apitoyé, je tends la main et congédie doucement la jeunette d’un signe de tête. Mes doigts se resserrent sur le papier qui se froisse. Bientôt il ira rejoindre ses semblables dans la corbeille.
Confortablement assis dans un fauteuil rembourré, face à la large fenêtre de mon bureau, je porte un verre de whisky à mes lèvres et réfléchis. La lumière du couchant me noie dans un océan d’ors et de pourpres. Sous ces chatoyantes lueurs, le tas de paperasse que Fenny a l’audace de qualifier de rapport se teinte d’ocre.
Je fronce les sourcils et, d’un doigt précautionneux, réordonne les feuillets fraîchement rédigés. Sur chacun d’eux, une lettre est inscrite en majuscule. Mon mouvement nonchalant s’arrête alors que mes yeux s’immobilisent, pétrifiés. F, N, S, T. Le cœur battant à grands coups, je déplie ces quelques pages qui, sans le savoir, contiennent peut-être la réponse à mes questions naissantes. Je me rassieds.
Fenny, Feni… Fynn, Fine… Il n’y a pourtant aucun lien entre les noms de ces individus surgis tels des ouragans dans ma vie et ce torchon qui se veut un traité révolutionnaire de psychologie. Pourtant, la certitude que ces six signes renferment le sens de mes tourments actuels me saisit à la gorge.

F, N, S, T, E, I. Fenny Seti. FynnSit. Ces six sonorités, toujours les mêmes, composent les noms des deux êtres qui ont brisé la routine habituelle de mon quotidien. Ces six sonorités, désespérantes par leur manque de diversité, semblent emportées dans une valse endiablée pour créer les noms de ces deux énergumènes.
Bien sûr, un esprit rationnel tel que moi ne devrait y voir qu’un effet du hasard. Et pourtant, cette approche scientifique me chagrine. Loin de moi l’idée d’espérer un seul instant l’aventure ou l’extraordinaire, bien sûr ! C’est plutôt comme si… Cette sensation frustrante, insaisissable et trompeuse que mes patients prétendent connaître et nomment pressentiment. Cette expression des peurs et désirs cachés qui se fait passer pour la raison et dicte des actes insensés. À mon tour, il me semble la reconnaître. Envisager d’ignorer ce mauvais présage me pousse à imaginer le futur de mon établissement sous de sombres auspices. Une voix m’ordonne de réfléchir encore.

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