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Square des épitaphes

Episode 12

Après deux semaines de vent et de pluie, alors que dans certaines chaumières les cheminées étaient déjà allumées, le soleil s'offrit un ultime baroud d'honneur : chassant les nuages, il recommença à briller de plein feu et donna aux gens un dernier répit salutaire avant l'arrivée prochaine de l'automne.

« Y'a vraiment plus de saison, pesta Noël. A cette époque, on devrait être en train de rentrer les bêtes à l'étable, pas de faire bronzette.

– Quel rabat-joie tu fais ! Profite du spectacle au lieu de te plaindre ! le réprimanda Jean. »

Pierre, qui passait par là, vint les rejoindre.

« Salut les gars ! Qu'est-ce que vous faites ?

– On admire la vue. »

Ce disant, Jean et Noël reculèrent pour faire un peu de place à leur compère. Derrière les buissons, dans le petit jardin de la maison d'Augustin qui jouxtait le cimetière, Christine, une serviette posée sur la pelouse, était allongée sur le ventre en maillot de bain.

« Cet été indien a du bon, hein ?

– C'est vrai qu'elle est jolie comme un cœur, approuva Noël.

– Il ne doit pas s'ennuyer, le bougre ! Qu'est-ce que je donnerais pas pour lui passer un peu de crème solaire. »

Choqué par cette remarque, Pierre donna un coup d'épaule à son frère.

« Satyre ! Elle pourrait être ton arrière-petite-fille !

– Et alors ? Y'a pas de mal à se faire du bien, répondit Jean en ne bougeant pas d'un pouce. C'est quand même mieux de regarder la petite que de mater Monique qui a du poil aux pattes, non ? Et puis, me dis pas que toi aussi ça ne te rend pas un peu nostalgique ces guibolles interminables, ce petit popotin bien ferm...

– Nostalgique de quoi ?

– Bah, de ta jeunesse. De toutes les filles avec lesquelles tu as fricoté, pardi !

– De quoi tu parles ? Je n'ai jamais fricoté avec quelqu'un d'autre que Suzanne. »

Cette fois-ci, ce fut à Jean d'être choqué. Il tourna la tête vers son cadet.

« Qu'est-ce que tu me chantes ?

– La vérité. Suzanne a toujours été la seule femme de ma vie. La première et la dernière.

– Allons, c'est pas possible. Me dis pas que tu n'as jamais été fourrer tes mains ailleurs que dans les jupons de ta femme ?

– Si.

– Et la petite Geneviève ? Celle qui te tournait autour l'année où je suis parti à l'armée ? Me dis pas que tu l'as jamais touchée ? Elle n'attendait que ça.

– Rien. »

Jean leva les yeux au ciel.

« J'étais déjà fou amoureux de Suzanne ! tenta de se justifier Pierre.

– Imbécile... T'entends ça, Noël ?

– Oh tu sais, moi...

– Ah oui, c'est vrai. Mon frère est un apôtre de la fidélité et mon meilleur ami un champion du monde de la chasteté. Tant pis pour vous, vous avez raté les meilleures années de votre vie, messieurs.

– Pourquoi tu dis ça ? Je suis parvenu à mes fins. Suzanne m'a choisi parce qu'elle a senti que j'étais un type bien. Elle savait qu'elle pouvait me faire confiance.

– Les hommes ne sont pas faits pour être fidèles.

– Regarde où ça t'a mené. Elle est où, Odette ? Alors oui, peut-être que tu en as profité un maximum, comme tu dis, mais tu vas passer le reste de ta mort tout seul. »

A l'évocation de son ex-femme, qui l'avait quitté le jour où elle avait découvert sa liaison avec la boulangère, le visage de Jean se rembrunit. Pierre avait touché une corde sensible.

« M'en fiche, ronchonna-t-il. J'ai des souvenirs plein la tête. Quand je ferme les yeux, j'ai l'embarras du choix : Suzette, Barbara, Pauline, Odile, Marie, Véronique, Chantal, Nicole, Céli...

– Nicole ? releva Noël qui était toujours resté célibataire et que cette liste de conquêtes laissait sans voix.

– Nicole, oui, confirma Jean en lui faisant un clin d’œil complice. Et bien d'autres ! Autant de femmes que j'ai eu l'honneur d'avoir rendu heureuses. Je suis peut-être seul, mais au moins je suis peinard, moi : j'ai pas à devoir me coltiner ma femme qui me sort par les oreilles. »

Pierre, qui avait pris le temps de réfléchir à ses problèmes, relativisa :

« Tous les couples traversent des crises. Mais ce qui compte, au final, c'est que Suzanne et moi sommes liés. Nous avons la satisfaction d'avoir construit quelque chose, d'avoir laissé quelque chose derrière nous. Une fille, une petite-fille... Une empreinte sur le monde, un héritage. Elle ne m'a jamais menti sur la marchandise : j'ai toujours su que, malgré sa beauté, c'était une intarissable pipelette avec un caractère de cochon. Personne ne m'a mis un flingue sur la tempe. Peut-être que je n'ai pas été un Don Juan comme toi mais je ne regrette rien. Je peux me regarder fièrement dans la glace. Les choses vont s'arranger. Je suis toujours là pour elle, et, elle, elle est toujours là pour moi. Je sais qu'elle m'aime. J'ai respecté ma promesse devant Dieu. Tous les hommes ne peuvent pas en dire autant.

– Amen, dit Jean. J'en aurais presque versé ma petite larme. Tu as au moins raison sur un point, chacun sa croix. Ce qui est fait est fait. Sur ces bonnes paroles, les amis, je vais vous laisser : j'ai promis de passer dire bonjour à Charles et de l'arracher un peu des griffes de sa mère.

– Je t'accompagne, dit Noël.

– Tu viens avec nous, Pierre ? »

Mais Pierre ne répondit pas. Son attention était soudain tout absorbée par ce qui se passait de l'autre côté du buisson.

« Pierre ? Qu'est-ce que tu...

– Chut ! »

Jean et Noël regardèrent à leur tour. Gagnée par le soleil, qui caressait et réchauffait sa peau, Christine s'était redressée et, le plus naturellement du monde, avec la grâce d'une reine, dégrafait son soutien-gorge.

« Sainte-Marie, mère de Dieu... souffla Noël.

– Doux Jésus... » approuva Jean, en connaisseur.

Pierre, cette fois-ci, se garda bien de leur faire une leçon de morale. Tout en ne perdant pas une miette du spectacle, il se joignit au concert de louanges :

« Par tous les seins ! »

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