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Square des épitaphes

Episode 15

Alentours, le soleil brillait encore de mille feux. Le vent bruissait dans les feuilles des arbres, les oiseaux pépiaient joyeusement, les fleurs exhalaient leurs plus beaux parfums mais, pour Pierre, ce fut comme si le sol tout entier s'ouvrait sous ses pieds.

Lucie, celle à qui il avait tant de fois donné le biberon et changé les couches, celle à qui il avait raconté chaque soir des histoires avant qu'elle aille se coucher, celle qu'il avait veillée des nuits durant à l'hôpital lorsqu'elle avait attrapé une pneumonie, celle à qui il avait appris à pêcher, à faire du vélo, celle de qui il avait été si fier quand elle fut acceptée dans cette prestigieuse école de la capitale, Lucie – sa « jolie Lulu » comme il aimait tant l'appeler – n'était pas sa fille.

Il ne chercha même pas à faire répéter à Suzanne : ses larmes parlaient d'elles-mêmes. L'horrible vérité ne faisait aucun doute. Pendant toutes ces années, sa femme lui avait menti, elle avait abusé de sa crédulité, de sa gentillesse. Oh, bien sûr, il s'était maintes fois étonné que Lucie ne lui ressemble pas beaucoup mais, toujours, Suzanne avait habilement noyé le poisson en prétextant qu'au contraire, leur fille avait hérité des deux qualités principales de ses parents : la beauté de sa mère et l'intelligence de son père.

Pierre voyait bien que les lèvres de Suzanne continuaient de remuer mais il n'entendait rien. Son amour pour celle qui se tenait en face de lui, qui remontait à ses dix-neuf ans lorsque, en l'espace d'un été, il l'avait vue se métamorphoser, tel un papillon, de petite fille chétive en adolescente épanouie, venait de lui exploser en pleine figure. Il n'avait jamais vraiment compris pourquoi elle avait jeté son dévolu sur lui alors que tous les hommes étaient à ses pieds mais, pour lui prouver qu'elle avait fait le bon choix, il lui avait tout donné, tout sacrifié.

Tout au long de leurs quarante-sept ans de mariage, il avait tout enduré sans rechigner – les colères, les insultes, les humiliations – car il lui était éternellement reconnaissant de lui avoir donné un enfant. Lucie symbolisait le fruit de leur amour, c'était leur enfant, la chair de leur chair, le sang de leur sang.

Après une telle révélation, en apprenant que toute leur vie avait été un mensonge, que tous leurs sacrifices avaient été vains, nombreux auraient été ceux qui auraient éclaté en sanglots, qui auraient hurlé à la mort ou en seraient venus aux mains. Pierre, lui, demeura parfaitement calme. Il n'eut qu'une seule réaction.

Brisant son mutisme, il dit sèchement à Suzanne :

« Je veux divorcer. »

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