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Square des épitaphes

Episode 16

Suzanne était au fond du trou.

Depuis quatre semaines qu'elle avait révélé à Pierre le terrible secret qu'elle portait, personne, y compris Monique, Françoise et Huguette, pourtant ses meilleures amies, ne lui adressait plus la parole. On ne répondait pas à ses saluts, on ignorait sa présence quand elle s'approchait, on faisait des messes basses sur son passage, ses tentatives pour engager une conversation restaient lettres mortes.

D'un commun accord, tout le cimetière semblait lui avoir tourné le dos. Pour ne rien arranger à la situation, Pierre persistait dans son idée de vouloir demander le divorce. Le père Daniel refusait de prononcer la séparation en arguant que les époux s'étaient unis pour le meilleur et pour le pire mais, pour l'heure, toute tentative de réconciliation semblait enterrée et Pierre faisait tombe à part.

Ne pouvant plus supporter l'enfer de son quotidien, un matin, au terme d'une semaine particulièrement éprouvante durant laquelle la solitude s'était faite insupportable, Suzanne s'approcha de la grande Croix qui se dressait à l'entrée du cimetière.

« Mon Dieu, commença-t-elle en joignant les mains, je n'en peux plus... Tout le monde me déteste. J'ai l'impression d'être devenue invisible. Je sais que je me suis mal conduite. J'ai commis une énorme erreur mais, à l'époque, j'ai fait ce que je pensais être le mieux. Francis n'aurait jamais été un père aussi aimant et présent que Pierre... Qu'aurais-je dû faire ? Avorter ? Jamais ! Cet enfant était un cadeau du Ciel ! Pierre était là au moment où j'ai découvert que j'étais enceinte... Je savais qu'il m'aimait... D'une certaine manière, ne lui ai-je pas donné ce qu'il désirait, à lui aussi ? N'ai-je pas fait montre de générosité ? Non... Je leur ai menti à tous les trois... A Pierre, à Francis et à Lucie... Lucie ne va d'ailleurs pas tarder à le comprendre... Elle va vite trouver, dans la pochette de la valise, la lettre que je n'ai jamais osé envoyer à Francis... Comment réagira-t-elle ? Connaissant son caractère, elle ne me le pardonnera jamais... Elle ne viendra plus me voir... Je vais la perdre pour toujours... Et Chloé avec elle... Non... Pitié ! »

Les yeux de Suzanne étaient couverts de larmes. Sa détresse faisait peine à voir.

« Je plaide coupable ! J'assumerai toutes les conséquences de mes actes mais, je Vous en supplie, ne me laissez pas tomber Vous aussi... Je suis au bout du rouleau... Donnez-moi la force de continuer, de me racheter... Envoyez-moi un signe... »

Toute la journée, l'ancienne coiffeuse de Saint-Philbert-du-Fouilloux resta ainsi, agenouillée devant la Croix. En fin d'après-midi, comme la réponse ne s'était toujours pas fait entendre, Suzanne en tira la conclusion qui s'imposait à elle : puisque plus personne ne voulait d'elle, elle n'avait d'autre choix que de disparaître. La règle veut que ce soient les vivants qui rendent visite aux morts, pas l'inverse... Nous sommes cantonnés aux limites du cimetière. On raconte que si quelqu'un en sort, il ne peut plus revenir... Ces paroles, jadis prononcées par Pierre le jour de son arrivée, lui étaient revenues en mémoire. La solution, c'était celle-ci : fuir, partir loin de ses problèmes, s'en aller pour un monde meilleur…

Sa décision actée, Suzanne se releva soudain et se dirigea vers la porte du cimetière, qu'Augustin n'avait pas encore fermée. Elle n'éprouvait aucune peur. Au contraire, une sorte de paix s'était emparée de tout son être et ce fut le pas léger qu'elle passa devant plusieurs de ses anciennes connaissances – Jean, Noël, Huguette, Françoise... – auxquelles elle n'accorda pas un regard. Les gens s'étaient passé le mot, tous avaient deviné son intention mais personne ne se précipita pour l'arrêter. L'assemblée retenait son souffle. Suzanne allait-elle oser faire ce que personne avant elle n'avait eu le courage d'entreprendre ? Faire le grand saut ? S'aventurer dans l'inconnu ? La distance s'amenuisait, elle y était presque, plus que trois pas, deux pas, un pas…

C'est alors que, au moment exact où elle allait franchir la porte, Elliot apparut en sens inverse et lui barra le passage. Suzanne, surprise, s'arrêta net. La scène était tellement inattendue, tellement saugrenue que, aussitôt, la tension retomba d'un cran et se transforma en une formidable hilarité générale. Tous ceux qui se trouvaient là se mirent à rire à gorge déployée, à se taper sur les épaules, à se rouler par terre à la vue de Suzanne se tenant face à ce vieux sac à puces sorti de nulle part, qui l'avait coupée dans son élan.

L'humiliation était totale mais Suzanne n'en avait cure. Au dernier moment, alors qu'elle avait perdu tout espoir, le signe qu'elle avait tant attendu venait de se produire ! Dieu lui avait envoyé son vieux compagnon pour lui montrer qu'Il ne l'avait pas abandonnée ! Avec tendresse, elle passa sa main au-dessus du dos d'Elliot qui – sentait-il la présence de son ancienne maîtresse ? – titra la langue et lança un aboiement rauque, déclenchant instantanément une nouvelle salve de moqueries.

« Riez, riez, riez... Rira bien qui rira le dernier... marmonna celle qui venait d'être touchée par la Grâce. Vous ne l'emporterez pas au Paradis ! »

Trop de pensées se bousculaient maintenant dans sa tête. Suzanne avait besoin de réfléchir. Elliot toujours sur ses talons, elle se dépêcha de regagner sa tombe et de disparaître six pieds sous terre.

« Vous n'êtes que des hypocrites, lança-t-elle à l'attention de ses voisins tout en s'allongeant dans son cercueil. C'est moi que vous faites rire avec vos beaux discours sur la moralité… »

Suzanne en était désormais intimement persuadée : elle avait expié sa faute la plus inavouable et, pour la féliciter, le Tout-Puissant l'avait sauvée in extremis pour l'investir d'une mission divine.

« On traîne tous des casseroles derrière nous... Et moi, vos secrets, je les connais tous... J'ai été votre coiffeuse pendant 35 ans, haha ! Profitez-en donc tant que vous le pouvez... Car, au moment, où vous vous y attendrez le moins, je déballerai tout ! »

Tel était son destin. Mais avant de l'accomplir, épuisée par toutes ces émotions, il lui fallait se reposer. Suzanne ferma les yeux.

« La vengeance est un plat qui se mange froid, rappela-t-elle une dernière fois avant de sombrer dans un long sommeil. Ça tombe bien, je ne suis pas pressée. J'ai toute l’éternité devant moi… »

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