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Square des épitaphes

Episode 5

La visite du cimetière était toujours décisive. Augustin n'était pas un coureur – à trente-neuf ans, les femmes qui avaient partagé son lit se comptaient sur les doigts d'une main – mais il s'était vite aperçu que ses flirts avaient la fâcheuse habitude de prendre définitivement la poudre d'escampette une fois qu'il leur avait fait découvrir son lieu de travail.

Au début, il avait bien tenté de tenir sa profession secrète mais, comme tout finit par se savoir, la séparation quasi inéluctable qui s'ensuivait n'en était que plus douloureuse. Malgré son mètre quatre-vingt-dix et ses presque cent kilos, Augustin avait un cœur d'artichaut. Afin de ne plus souffrir inutilement, il avait donc adopté la stratégie inverse et jouait dorénavant cartes sur table dès le premier rendez-vous. Ça passait ou ça cassait. Depuis qu'il travaillait ici, seules deux courageuses n'étaient pas immédiatement parties en courant, bien qu'elles aient fini par partir quand même…

Avec Christine, c'était différent : il avait un bon pressentiment. Ils s'étaient rencontrés deux semaines auparavant lors de la fête d'anniversaire d'un ami commun et, malgré qu'elle n'ait que 25 ans, elle lui avait immédiatement tapé dans l’œil. Se désintéressant complètement des autres convives à qui il avait bredouillé des banalités afin de se donner un semblant de contenance, il avait passé la soirée à lui tourner autour sans jamais oser l'aborder. Et lorsque les premiers invités avaient commencé à partir, alors qu'il s'était réfugié dans le jardin en se maudissant intérieurement pour sa couardise, c'était elle qui était venue le trouver. Et qui,maintenant était ici, avec lui…

« A qui ça appartient, ça ? demanda-t-elle justement en désignant un vieux caveau qui menaçait de s'écrouler.

– A la famille de Charles Dumesnard, notre célébrité locale. Il était à la tête d'un important réseau de Résistance. C'est en grande partie grâce à lui que le village n'a pas été détruit en 1944. Il est enterré ici avec ses parents. Afin d'honorer sa mémoire, la mairie vient de décider de prendre en charge sa rénovation.

– C'est toi qui vas t'en occuper ?

– En grande partie, oui. C'est trois fois rien, pas la peine de faire appel à un prestataire extérieur.

– Tu es donc bricoleur, c'est bon à savoir, ça ! » plaisanta-t-elle.

Le rythme cardiaque d'Augustin s'emballa, il espérait que cette boutade n'en était pas vraiment une... Mais comme Christine avait déjà retrouvé son sérieux, il préféra ne pas relever.

« Il avait mon âge quand il est mort fusillé par les Allemands quelques jours seulement avant la Libération. C'est bête... »

Christine acquiesça en regardant longuement les rangées de tombes autour d'elle.

« Tu les connais tous, n'est-ce pas ?

– Bien sûr ! Je travaille ici depuis bientôt dix ans, on a eu le temps de faire connaissance. Remarque, j'ai plutôt de la chance : comparé à d'autres professions, moi, au moins, on ne peut pas dire que je sois dérangé par mes clients. »

Christine rit de bon cœur. Elle avait un rire délicieux qui perlait comme des notes de musique. Augustin aurait donné n'importe quoi pour la faire rire encore et encore. Leurs regards se croisèrent et ils se sourirent timidement.

« N'empêche, ça ne doit quand même pas être facile tous les jours...

– Il y a parfois des moments délicats, c'est vrai. Mais on s'y fait. Et puis, contrairement à ce que la majorité des gens peuvent penser, je passe davantage de temps avec les vivants qu'avec les morts. Les visiteurs se confient à moi naturellement... Pas besoin d'aller chez la coiffeuse, je connais tous les potins, tous les secrets de famille. Et des gratinés ! On dirait pas mais il s'en passe de belles dans le coin, tu peux me croire ! »

Dans un élan de tendresse, Christine lui prit le bras et se colla à lui tout en continuant de marcher.

« Tu es si gentil, ça ne m'étonne pas que les grand-mères t'aient à la bonne. »

Augustin, fier comme un coq devant cette soudaine complicité, redoubla d'enthousiasme. Lui qui avait si souvent eu du mal à décrypter les signaux féminins ne pouvait pas se tromper sur celui-là. Il lui plaisait ! L'air de rien, se sentant pousser des ailes, il conduisit Christine derrière un bosquet d'arbustes.

« Et il y a plein d'avantages : je n'ai aucun compte à rendre, je m'organise comme je veux, je travaille en plein air… »

Il fit soudain volte face et, avec une audace qui l'étonna lui-même, embrassa Christine à pleine bouche.

« Augustin, qu'est-ce-que tu fais ? s'exclama-t-elle.

– Ce que je veux faire depuis la première fois que je t'ai vue. J'ai envie de toi, Christine.

– Tu es fou ! Pas ici !

– Pourquoi pas ? Nous sommes tranquilles, personne ne peut nous voir… »

Christine, qui avait hérité du pragmatisme de sa mère, ne trouva rien à objecter. Les environs étaient effectivement déserts. Et puis, pourquoi jouait-elle soudain les mijaurées ? N'était-elle pas venue pour ça, elle aussi ? Une chambre aurait été plus confortable mais, tout compte fait, un cimetière était encore bien plus excitant !

« D'accord, faisons vite ! lâcha-t-elle dans un murmure coquin en laissant tomber son manteau. »

Augustin ne se le fit pas dire deux fois. Il la prit dans ses bras et partit de nouveau à l'assaut de ses lèvres, qu'elle entrouvrit. Ils roulèrent par terre.

S'ils avaient su... Invisibles à leurs yeux, tous les habitants du cimetière – sauf le père Daniel qui se signa avant de détourner la tête – ne manquaient pas une miette du spectacle.

« Quel homme ! dit Suzanne

– Quelle fougue ! surenchérit Françoise.

– C'est sûr que c'est pas mon Dominique qui aurait fait ça... regretta Monique.

– Elle a l'air bien, cette petite. Tu crois que c'est la bonne cette fois ? demanda Jean à Noël.

– Hmmm... Non... Trop jeune, trop sanguine... Je te parie qu'elle tient pas deux semaines… »

Sautant sur l'occasion de s'amuser un peu, Jean topa aussitôt dans la main de son ami :

« Tenu ! »

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