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Voyage d'un enfant caramel dans un pays couleur de sel

Episode 2

L’odeur de la nuit

Entre aéroport, ciel et mer

La nuit sent la mer ici.
Elle sent le sable humide et le poisson salé.
La chaleur et la transpiration.
Elle sent le doux et l’amer. Un mélange de ciel et de mer.
Elle a un goût particulier.
Un goût salé.

Je connaissais pas cette odeur. C’est la première fois que je la sens. Pourtant Mémé m’avait dit que l’Afrique avait une odeur, je la croyais pas. La France n’a pas d’odeur après tout.

Mais ici, la nuit sent le poisson salé.
Un parfum intense et poivré.
C’est normal, apparemment, y’a la mer à côté.
Alors j’ai cherché la mer du regard mais je l’ai pas trouvée. Il fait trop noir, je ne vois rien. Je suis aveuglée. La mer a envahi mon visage et me cache la vue. Je suis perdue.
Donc je dis rien et j’écoute le silence de la nuit salée.

On dit souvent que la nuit est étoilée, mais le ciel est vide ici. Il est sombre et noir. Il est comme un gouffre infini où les voleurs se réunissent pour faire du mal. C’est pendant la nuit qu’on fait du mal aux gens. Et la nuit fait peur quand il n’y a aucune étoile pour l’éclairer.
Je veux pas avoir peur.
J’ai pas choisi de venir ici.

Ici, les gens me collent et frétillent autour de moi. Ils sont comme des mouches à qui on aurait ôté les yeux et ne font que crier des choses que je comprends pas.
Ils ne cessent de s’agiter. Donc j’essaye de rester calme. Et en attendant, je regarde le ciel et je m’amuse à imaginer pourquoi les étoiles sont parties.

Peut-être qu’elles sont parties dans l’océan. Peut-être qu’elles sont parties guider les esprits des pêcheurs égarés. Peut-être qu’ils ont peur eux-aussi. Après tout, ça fait peur la nuit.
C’est peut-être pour ça que le ciel s’est dépeuplé et qu’il est vide aujourd’hui.
Donc je dis rien, je pense aux pêcheurs et je respire la nuit salée.

C’est drôle, parce que la nuit n’est pas comme en France ici.
Ici, elle sent le poisson braisé.
Un parfum violent et épicé, aux contours beiges et cendrés.
Je le connaissais pas moi, c’est la première fois que je viens ici.
Papa le connaît lui, il est né ici. Il est né du ventre de ce parfum fiévreux, donc il l’aime bien. Il le rend heureux et le fait sourire. Il lui rappelle une vie d’avant et des vieux souvenirs. Une vie en noir et blanc, et sans télé. Une vie où il avait sa maman et habitait à fond Tié-Tié.
Alors je dis rien. Après tout, c’est normal d’être heureux avec une odeur qu’on connaît, même si c’est une odeur de poisson braisé. Et même si moi, cette odeur me rend pas si heureuse. Elle me rappelle juste le bouillon de Mémé et me donne faim.
 Donc je dis rien, je pense au bouillon et je regarde la nuit salée.

C’est Papa qui me protège de la nuit et de son odeur braisée.
Il me protège de la nuit et des poissons mauvais.
Les poissons sont méchants ici, ils sont gros et mangent les hommes, ils dansent avec les sirènes et font peur aux marins, ils sont vénéneux et dangereux.
Donc je dis rien. Je veux pas qu’on me mange moi aussi. Je veux juste rentrer à la maison. On a beaucoup voyagé et je suis fatiguée.

On est restés longtemps dans les airs avant de venir ici. On a fait beaucoup de kilomètres. L’avion fait des pas de géants qui vont plus vite que les fusées. Il court et vole dans les nuées comme une cigogne porte un nouveau-né.

Je sais plus combien de temps on a volé, et je sais plus vraiment où on est. On a beaucoup de valises et je veux rentrer.
Donc je dis rien, je compte les valises et je contemple la nuit salée.

Je suis jamais venue ici et Maman non plus. Jordan non plus, mais il est heureux.
Il a dix ans, c’est un bel âge : il est suffisamment grand pour être téméraire, et trop petit pour déceler les regards des douaniers. Moi j’ai sept ans, et à mon âge, on est trop jeune pour tout, et on n’a pas si raison que ça.
Donc je dis rien et je me laisse absorber par les cheveux de Maman.

Nos peaux grises s’effacent dans le creux du jour, un creux si profond qu’il efface aussi le blond de Maman. Ses cheveux ne brillent plus. Ils sont ternes, comme pâlis par cette nouvelle lune. Peut-être que le Congo ne connaît pas les blonds, ou que les blonds sont châtains de l’autre côté de la mer.

Je me souviens plus trop de cette nuit. C’était il y a longtemps. C’était la première fois que je venais ici et j’avais jamais senti cette odeur.
Je me souviens plus de l’heure qu’il était.
Je me souviens juste des couleurs du soir et du noir de la nuit.
Des gilets jaunes et des chariots rouillés de l’aéroport.
Du poisson salé et de l’odeur de la nuit.

C’était une nuit salée, comme toutes les autres, mais c’était une très belle nuit. C’était ma première nuit ici.

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