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Voyage d'un enfant caramel dans un pays couleur de sel

Episode 4

La maison de Pépé

Deux étages particuliers

Notre maison est bleue, vêtue de rouge et de moustiquaires poussiéreuses.
Possession de la famille, elle repose dans un quartier résidentiel, dans la première ville économique du pays.

Fierté des nôtres, la parcelle de Pépé est le cœur de la famille. Elle est grande, abrite en son épicentre un large manguier, et se décompose en deux parties : celle du haut, pour Mémé Julienne, et celle du bas, pour Mamie Odile. Ici, on les appelle makulutu et mafioti, mais moi je les appelle Mémé et Mamie. Ces histoires d’adultes, c’est pas trop mes affaires. Et l’avantage d’avoir deux maisons, c’est qu’on a deux fois plus de terrains, ce qui signifie deux fois plus de cages pour jouer au foot.

Mon grand-père Jean-Felix a gagné sa vie dans l’électricité. Il est parvenu à planter graines et billets dans une ville riche d’espoirs et de maisons dorées. C’est pour ça qu’on a une belle maison, dans un beau quartier, même si les fenêtres sont un peu cassées.

Autour de la parcelle, le gazon inerte fait office de cimetière pour les taxis bleus, les petits commerces en ferraille emmurent la maison, et des chantiers envahissent le paysage des rues. La ville est comme une éternelle construction, il se passe beaucoup de choses, mais pas grand-chose en même temps. Le jour, il n’y a pas de bruit et la nuit non plus. À part l’heure du coq, du déjeuner, et de la télé, il n’y a pas d’heures. Le quartier Mpita est calme et étouffe l’agitation des bars, des messes et des autres quartiers.

Avec Jordan, on a dû prendre nos habitudes pour ne pas s’ennuyer. Caméléons-enfants, on s’est vite accoutumés à la masse juvénile et joviale des enfants du pays. La cour du haut est devenue un immense terrain de foot, et celle du bas, ma boutique imaginaire pour mes rêves de vendeuse et caissière. Nos jeux aident à passer le temps et à oublier certaines contraintes d’ici. Ils nous aident à apaiser les douches froides, les piqûres de moustiques, les coupures de courant et les insectes un peu gros.

On passe nos journées avec des enfants inconnus dont on ignore les noms, mais l’âge fait qu’on est tous amis, donc on joue tous ensemble avec des amis sans nom. Il y a ceux de la parcelle, ceux autour, ceux qui vont, qui viennent, et ceux qu’on revoit jamais.
Mais malgré nos longues journées, on reste très sages. On vit en sandales et chaussettes, comme Manu dans Titeuf, sauf que les gens se moquent pas de nous, comme dans Titeuf. Et de toute façon, on peut pas faire autrement, sinon les vers et les insectes vont rentrer dans nos pieds et les infecter pour de bon. Donc on a un look particulier, mais on est contents.

Pour faire passer le temps, on s’adonne à une activité particulière : la chasse au coq. Adresse, ruse et rapidité sont de la partie. Pendant que les adultes restent assis, la faim jusqu’aux oreilles, on court, on danse et on crie à la recherche du coq funeste. Une fois le gibier attrapé, Mémé exhibe fièrement son trophée, coq hurlant à la main, et couteau sanglant dans l’autre, pendant que Jordan récite des incantations improvisées et sans doute peu utiles. Après le sacrifice, on déplume le coq sous les regards des curieux, les yeux pétris de violence et de cruauté infantile. La vision de la torture et de l’animal abattu éveille en nous une satisfaction morbide, que j’ignorais avant de venir ici. Mais qu’importe, on est tous ravis devant le spectacle du coq sacrifié et on en oublie l’atrocité.

La nuit tombée, quand les bougies n’éclairent plus que les flammes de nos nez et cheveux, on fait des concours d’hymnes nationaux dans le noir. On crie les armes de la Marseillaise et on hurle à l’ivresse la Congolaise.
C’est particulier, mais le chant est ce qui nous réunit tous, et tisse les liens du sang, à travers les pays différents.

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