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Voyage d'un enfant caramel dans un pays couleur de sel

Episode 8

Le diablotin de Pointe-Noire

La vie au Grand Marché

Le problème avec les sorties c’est qu’il faut toujours choisir ses chaussures avec précaution. Si on porte les mauvaises, les gens nous regardent de haut en bas avec les yeux de travers et les sourcils froncés.

C’est toute une histoire. Alors je fais très attention : chaque fois que je mets des chaussures fermées, c’est parce qu’on va dans la brousse, sur des routes lointaines où on ne voit plus les coiffeurs défiler, ou quand on va au Grand Marché.

Quand on y va, je mets des chaussures noires et bien fermées, sinon toute la boue va venir gaspiller mes pieds. Ce serait bête d’user toutes mes chaussures, on me blâmerait à la maison. Alors au Grand Marché, je préfère mettre des chaussures déjà sales, comme ça la saleté ne se remarquera pas trop et on ne me grondera pas à mon retour.

Quand on va à la plage, c’est moins compliqué de choisir ses chaussures, parce que dès qu’on dépasse les arbustes morts et les copeaux de verre, on peut courir pieds nus dans le sable mouillé. C’est agréable, j’aime bien y aller, parce que marcher sur le sable, c’est comme marcher dans un bol de céréales au lait. C’est très confortable, on s’y enfonce, mais pas trop. Juste ce qu’il faut pour courir et danser dans les vagues.
La plage, c’est bien mieux que le marché.

Je pense que le marché, où qu’il soit, n’est agréable pour personne.
C’est particulier de voir des gens se disputer l’attention des passants, en criant et hurlant des rituels ambulants.
C’est à cause du marché que je soupçonne la pauvreté d’être venue au Congo sous la forme d’un petit diablotin. Je pense qu’il est venu avec les colons, qu’il s’est caché pendant très longtemps, et que le 15 août, il s’est réveillé en sursaut quand il a vu tout ce qui se passait. Depuis, à la nuit tombée, c’est là qu’il se réveille. Il s’insère dans les gorges des gens, leur fait mal, et les force à crier une fois le jour levé. S’ils crient avec tant de rage, c’est parce qu’ils sont désolés, et parce que le diablotin leur serre fort la gorge. Quand ils ouvrent la bouche pour s’en libérer, ils n’y arrivent pas, parce que le diable s’accroche à leurs cordes vocales et les tire comme on trait le lait d’une vache.
On dit qu’il faut dormir la bouche fermée pour pas avaler de mouches dans son sommeil, mais je pense qu’il faut la garder fermée pour pas laisser entrer le diablotin de la pauvreté dans son corps. Et quand on y pense, les mouches peuvent pas traverser les moustiquaires, alors que le diable, si.
Donc moi, je suis perdue dans tout ça.

Si je viens en sandales au Grand Marché, mes ongles seront noirs de poussière, ils ressembleront à ceux des fous de Tié-Tié, ceux qui ont les corps à moitié brûlés et qui errent sur la route entre les voitures. Si j’ai les ongles noirs, on pensera que j’ai croisé un féticheur qui m’a blanchi la peau, ou que mes ancêtres sont portugais, comme ceux d’Angola. Ils ne sauront même plus que je m’appelle Noémie. Ils penseront seulement que je n’aime pas ma peau, ou que je ne viens pas d’ici.
C’est mieux de mettre des chaussures fermées. Mais pas trop belles non plus. Juste un peu sales, sinon même les poissons morts des étalages seront réveillés par la crasse de mes pieds.
Je préfère mettre des chaussures déjà usées, comme ça ma peau restera terne, et les poissons resteront morts.

On imagine souvent le Grand Marché comme un monde de couleurs. Mais moi, mes yeux fuient les couleurs. Au fond de moi, il serait plus simple de voir du rouge, du vert, et même du jaune. J’aimerais voir un arc en ciel si puissant qu’il illuminerait même les teintes qu’il n’y a pas ici. Mais quand mes paupières effleurent l’avenue du rond-point Lumumba, doucement les pigments s’évaporent. Ils se transforment et se meuvent dans des nuances de noir, plus sombres et plus brillantes que la nuit.

Mes yeux m’empêchent de voir les hommes et les femmes du quartier. Ils me font voir que des bouches aveuglées par la promesse de billets fanés, et des voix évanouies dans le brouhaha d’amusettes et de lecteurs DVD.
Je ne vois plus qu’une musique insonore qui crache le feu comme si elle crachait la fin du monde.
Les couleurs de mon cœur sont pourtant belles, mais le Grand Marché me fait trop peur.

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