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Voyage d'un enfant caramel dans un pays couleur de sel

Episode 9

La vie secrète de mes cheveux

Poème capillaire d’une petite fille à sa tête

Je suis née avec les cheveux lisses. Des cheveux lisses et noirs comme les ailes d’un corbeau.
Mais très vite, ils ont fleuri. Ils ont donné vie à des boucles couleur ébène. Des petites boucles fragiles, effrontées et denses. Mon destin s’est scellé dès que ces courbes ont envahi mon visage. Ces boucles, fruit de l’hérédité et de mon innocence d’enfant, m’ont transformée et se sont incarnées en moi.

Aujourd’hui, mes cheveux ne sont plus lisses comme au jour de ma naissance.
Ils sont crépus, comme les rayons d’un soleil au matin. Ils enserrent mon corps et font briller mon visage. Ils sont comme un feu dont la flamme éternelle ne s’éteint pas. Ils sont beaux et brûlants. Ils brisent les peignes et font du tort aux autres Mamans. Ils m’octroient bienveillance et fierté.
Je deviens alors reine, comme Karaba face aux fétiches du village.
Mais à la maison, ils sont sages, car c’est Maman qui les coiffe. Moi, je suis encore trop petite pour le faire.

Tous les dimanches, on a instauré un rituel.
Dimanche, c’est le jour où Maman me coiffe la tête.
C’est le jour où elle me brosse et me tire les cheveux. C’est le jour où elle me fait des tresses, avec des élastiques roses et bleus.

Maman aime me coiffer, même si j’ai mal quelquefois.
Mais même quand j’ai mal, je veux pas lui montrer ma douleur.
C’est vrai, on a pas fait exprès de naître avec des cheveux différents. C’est pas de sa faute si elle a les cheveux lisses comme les brindilles d’un pré au bois, et que moi j’ai les cheveux crépus comme les graines d’une fleur de coton noircies par le temps.
Il faut pas lui en vouloir, elle pouvait pas savoir. Même tata Nathalie, mère de filles métisses, lui avait pas dit.
Alors, Maman fait au mieux.
Et moi aussi, je l’aide un peu. J’essaie de rester sage comme une image et je dis rien, je la laisse faire.

Mais malgré ça, Maman aime mes cheveux.
Tout comme les gens ici. Eux aussi aiment mes cheveux.
Ils les trouvent grands et forts, parce qu’ils sont pas comme ceux des autres ici. Ils sont plus longs, plus épais et moins serrés. Ils contrastent avec la pâleur de mon visage et me donnent l’air d’une vraie africaine.
Pas d’une mundélé.

Quand je suis arrivée ici,
Le soir de la nuit salée,
Ils étaient tous très contents de voir mes cheveux. Ils les touchaient et les tiraient. Ils les tripatouillaient dans tous les sens et semblaient intrigués par ma chevelure joyeuse.

Donc ici, c’est plus Maman qui les coiffe.
Et c’est plus le dimanche non plus.
Ici, c’est aussi le lundi, et le mardi. Et même le jeudi, ou bien le vendredi. Ou encore le samedi, si on n’y a pas touché le midi.

Et ça fait mal.
Et ça dure plus longtemps qu’avec Maman.
Mais je dis rien, même si je suis fâchée.
Je veux pas qu’on me blâme parce que je suis impolie avec mes Papas et Mamans. Et après tout, ils veulent que je sois belle eux aussi. Ils veulent que je sois belle pour aller à l’église le dimanche. Et c’est vrai, Dieu n’aimerait pas que j’aille le voir en souillon tout ça parce que j’ai refusé qu’on me coiffe la tête.
Ils ont raison, c’est vrai.

Et même si tout le monde les touche, je les aime bien mes cheveux.
Je les aime bien parce qu’ils me parlent souvent, et me disent beaucoup de choses sur ma famille et sur des gens que j’ai jamais connus.
Ils me racontent souvent l’enfance de ma grand-mère au Cabinda, les études de mon père à Brazzaville, et son départ de Pointe-Noire pour Paris.
Ils me racontent les moments de joie mais aussi de tristesse.
Ils aiment me rappeler l’histoire de ma grand-mère, et son enfance dans une pension pendant la guerre. Ils aiment aussi me raconter mes aïeux Celtiques et Allemands, dont l’un d’eux serait roi, me chuchotent-ils souvent.

Après de telles conversations, je pardonne mes Mamans qui me touchent trop la tête.
Et je pardonne aussi Maman, qui parfois me fait mal en tirant trop fort.
Je pardonne tout le monde, même ceux qui me coiffent avec des mains sales, ou ceux qui me mettent trop d’huile dans les cheveux.
Je les pardonne, parce qu’ils font ça pour que je sois belle. Et parce qu’ils me chantent souvent, pour me consoler : « Néomie*, Néomie, tu seras la plus belle ».

*Ils n’ont jamais réussi à m’appeler Noémie.

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